L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

«Le déjeuner sur l’herbe» de Dominique Rolland par Audrey Lahaie

le déjeuner sur l'herbe

Tenter de repousser les limites de l’art a toujours été au cœur des préoccupations d’une abondance de pratiques. Par contre, l’histoire de l’art compte plusieurs œuvres dont le contenu est repris d’artistes connus. Notamment, le sujet d’un repas champêtre qui figure dans les multiples Déjeuner sur l’herbe en sont une preuve significative. L’œuvre la plus connue est assurément celle d’Édouard Manet[1] qui suscita la controverse lors de son exposition au Salon des refusés, en 1863. S’ensuit une série d’artistes tels que Claude Monet, Tissot, Paul Cézanne, Picasso, Alain Jacquet, Anthony Caro et plusieurs autres[2] qui ont emprunté certains éléments du Déjeuner sur l’herbe de Claude Manet. Dominique Rolland, une artiste actuelle, traite également ce sujet à l’aide d’une œuvre sculpturale faite de granit, de pierre et de bronze exposée au Parc René-Lévesque à Montréal. Chacun des artistes mentionnés investissent le thème du déjeuner sur l’herbe avec leur propre interprétation. De quelle manière la reprise du sujet du déjeuner sur l’herbe déjà étudié par de multiples artistes influence la signification de l’œuvre de Dominique Rolland ? La question sera d’abord abordée du point de vue de la citation et de la transmédiation. Par la suite, l’idée du simulacre et d’appropriation de l’icône du pique-nique sera débattue pour finalement conclure avec la notion d’incidabilité participe de l’expérience de l’œuvre de Dominique Rolland.

A priori, la sculpture de Dominique Rolland est une citation de l’œuvre de Claude Manet ayant également pour titre Le déjeuner sur l’herbe. Dominique Rolland traite le thème de repas en plein air sans toutefois réinvestir la composition de l’œuvre initiale. En effet, le sujet du déjeuner figure dans l’œuvre avec plusieurs items de références au pique-nique, mais en excluant les personnages fondamentaux de la peinture de Manet. Dominique Rolland transfère l’espace pictural à un espace tridimensionnel ; cette transmédiation occasionne un changement de signification. L’emphase n’est pas mise «sur les convives, mais sur les composantes du repas […] à la manière des tableaux de natures mortes.»[3] Ainsi, l’oeuvre conserve l’atmosphère de détente initiale tout en laissant libre cours à diverses interprétations.

A posteriori, Le déjeuner sur l’herbe de Dominique Rolland implique la notion d’appropriation grâce aux objets iconiques du petit goûter champêtre. L’œuvre de Dominique Rolland est constituée des composantes du déjeuner extérieur typique tels qu’une assiette, un fromage, un pain, une serviette de table à carreaux, une bouteille de vin et son bouchon, auxquels s’ajoutent un soulier féminin, une balle et un chien. De plus, l’œuvre est un simulacre ludique de l’idée du pique-nique car les éléments de l’œuvre pris individuellement sont près de la réalité par leur texture et leur forme. Par contre, la matière utilisée n’est toutefois pas vraisemblable, d’autant plus que les éléments sont reproduits à des échelles toutes différentes, sans accord les uns aux autres.

Par ailleurs, l’œuvre de Dominique Rolland s’expérimente dans un lieu public, ce qui dote Le déjeuner sur l’herbe d’une expérience d’indécidabilité. Effectivement, le franchissement du cadre muséal pour que «l’objet s’immisce dans un contexte non préalablement cadré comme artistique»[4] a un impact sur la réception de l’œuvre. Dans le contexte du déjeuner sur l’herbe, il y a une rupture esthétique avec l’histoire de l’art du dix-neuvième siècle et un brouillage ludique de différents systèmes de valeur. Le prestige de la peinture, lorsque exposée dans une institution, est ici désamorcé par l’emplacement de l’œuvre. Dominique Rolland transporte le grand art dans un parc, ce qui la rend accessible à des spectateurs non avertis. Bien que le parc René-Lévesque soit un endroit où résident plusieurs œuvres publiques, bien peu de gens portent attention aux installations sculpturales. En effet, ce lieu est particulièrement fréquenté par des gens qui viennent s’y divertir qui ne portent guère plus attentions aux œuvres qu’aux autres composantes de l’environnement. Ainsi, le concept de repas dans un milieu naturel, aussi présent dans pratiquement toutes les œuvres le déjeuner sur l’herbe, est conservé, mais en lui investissant aussi un côté plus anonyme et accessible[5] : «L’œuvre in situ est donc volontairement faite sur mesure pour une situation précise qui intègre le rôle et la circulation du public, car c’est à ce dernier qu’il revient d’éprouver en fait de l’insituabilité de l’œuvre.»[6] En outre, le déjeuner sur l’herbe au départ provocateur est devenue plutôt ludique grâce aux différentes proportions des éléments constituants l’œuvre lui attribuant ainsi une notion de jeu.

Somme toute, le déjeuner sur l’herbe est un sujet qui ne cesse de croître et se disséminer[7]. À mon sens, Dominique Rolland remet en question la notoriété d’une œuvre renommée en lui soustrayant des éléments essentiels de la composition, ainsi qu’en lui octroyant un lieu de diffusion moins conventionnel. Diffuser une œuvre dans un lieu public amoindrit-il nécessairement sa valeur?


[1] Voir figure 3

 

[2] Voir figure 4 à 10

[3] ville de montréal, L’art public à Montréal

[4] LOUBIER, Patrice, « Embuscades et raccourcis. Formes de l’indécidable dans l’art d’intervention contemporain »

[5] Voir figure 2

[6] RODRIGUEZ, Véronique, «L’atelier et l’exposition, deux espaces en tension entre l’origine et la diffusion de l’œuvre»

[7] Voir figure 11-12

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Un commentaire»

  pratiquesactuelles wrote @

J’ai bien apprécié l’analyse de A.Lahaie sur « Le déjeuner sur l’herbe » de l’artiste Domique Rolland. Mais j’ai réagi sur un point qu’elle soulève:  » bien peu de gens portent attention aux installations sculpturales ». Je n’en suis pas si sûre dans le cas de cette oeuvre. Le parc est très fréquenté toute l’année par des familles dont les enfants ( à défaut des adultes?) connaissent parfaitement les composantes de cette installation justement par son aspect ludique. Donc, pour moi, l’ouverture « Diffuser une œuvre dans un lieu public amoindrit-il nécessairement sa valeur » a déjà sa réponse.
F. Ségard


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