L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

Michel Goulet : Les leçons singulières (volet II) Par Dave Plourde

GaryMichel Goulet, Les leçons singulières (volet II) (détail avec observateur) 1991, acier inoxydable, bronze et laiton, Parc Lafontaine, Ville de Montréal  (Photo : Dave Plourde)

Il y a, au parc Lafontaine, tout juste au bout de la rue Roi, une construction de pierres en forme de demi-lune qui fait office de belvédère. En plus d’offrir un joli point de vue sur le lac et les flâneurs, elle sert de socle pour une oeuvre de l’artiste Michel Goulet.

L’installation Les leçons singulières (volet II) réalisée en 1991, est composée de 6 chaises en acier inoxydable, disposée sur une courbe parallèle a la rampe du belvédère. Évidemment, celui ou celle qui s’y assoit fait face au parc. Chacune des chaises arbore le style simulé d’une chaise commune en bois, rencontrée dans les cuisines québécoises de l’ère industrielle. Sous chacune d’elles se trouve un objet différent, soit un journal, des souliers de course, un livre, un sac de papier, un ballon et une jumelle. Ces six représentations d’objets sont coulées en bronze dans des proportions réalistes. Derrière les chaises, on retrouve un élément en forme de table basse. Les quatre pieds sont formés de volumes géométriques en acier inoxydable. Le dessus de la table propose un bas relief représentant la topologie du parc et son périmètre. Cette carte tridimensionnelle est également coulée, mais cette fois-ci, en laiton.

Par cette proposition, Michel Goulet joue le rôle, à la fois, de l’urbaniste, de l’historien, du sociologue, voire même de l’anthropologue. L’oeuvre invite à ce qu’on la touche, qu’on s’y assoit et du coup, qu’on lui tourne le dos. De quelle manière ce contact physique avec l’œuvre, la possibilité de s’asseoir sur un de ses éléments, influence t-il l’interprétation qu’on fait d’elle? C’est par le biais des notions de la mise en abîme, de la simulation, et de l’indécidabilité que je tenterai de répondre à la question.

D’un premier abord, l’œuvre se présente à l’observateur tel un élément purement descriptif. Cette table, ce relief, nous présente le parc d’un point de vue strictement scientifique. On y aperçoit tous les détails physiques, même le belvédère, qui nous entraîne dans un sentiment de mise en abîme infini. Jusque-là : rien d’incohérent. Il est courant de retrouver, à un belvédère, une représentation de ce qu’on peut voir à l’horizon. Aussi, quoi de plus normal que de trouver des chaises pour s’asseoir et regarder le paysage. C’est par cette grande simulation du belvédère que Michel Goulet intègre son œuvre, sans déranger les acquis du passant. Le récepteur entre en contact avec l’œuvre en ayant l’impression d’être dans une zone fonctionnelle, informative. Après avoir pris connaissance de la carte en relief, le récepteur se déplace vers l’avant du belvédère afin de prendre un réel contact avec le paysage. Peut-être s’assoit-il sur une des six chaises, il fait contact avec la matière, il repère les objets sous les chaises, puis tout bascule. Il prend soudainement conscience du travail de l’artiste. Il se demande si la table fait partie de la proposition artistique, ou si elle appartient à la fonctionnalité du belvédère. Il est happé par un sentiment d’indécidabilité.[1] Les chaises aussi participent à l’indécidable. Par leur fonction usuelle, elles sont intégrées à l’œuvre tel un aménagement urbain.  Leur représentation renvoie toutefois à un tout autre système de valeur. Car la chaise, telle que représentée, fait davantage référence à la cuisine, lieu de rencontre et d’échange. L’indécidable provoque un mécanisme d’échange entre l’œuvre et son environnement, entre art et non-art. Les objets sous les chaises sont en lien avec le parc. Ils sont tous des articles qu’on pourrait amener au parc. L’observateur, maintenant sur une des chaises, prend conscience qu’il fait entièrement partie de l’œuvre, tout comme le parc en fait partie. Ce passage, du relief à l’observateur, et de l’observateur au parc, accentue le sentiment de mise en abîme présent dans la proposition.

De toute évidence, le lieu est au centre de l’œuvre de Goulet. Ce lieu,présenté comme volume environnemental, mais aussi comme espace de vie et de rencontre. Les matériaux choisis pour cette production résisteront au passage du temps certes, mais ils garderont la trace du passage des individus qui s’y seront arrêtés. En intégrant l’observateur à son œuvre, Michel Goulet l’invite à prendre conscience de son rapport au lieu. De la place qu’il occupe, de son appartenance et du rôle qu’il tient dans sa communauté. Il semble que l’oeuvre exprime son sens entièrement et uniquement pour le marcheur qui s’y installe. L’observateur, maintenant assis confortablement sur une des chaises, tourne le dos à la table et son relief. L’artiste souhaite-t-il ainsi nous détourner de la représentation du lieu pour qu’enfin, notre concentration se porte, ultimement, vers le lieu en question?


[1] Uzel, Jean-Philippe, «Les objets trickter de l’art actuel», p.40-50           Tiré de :  M. Fraser, J-P. Uzel, P. Loubier, J. Lupien, J. Lalonde, T. St-Gelais, V. Lavoie, sous la direction de T. ST-Gelais L’indécidable – The Undecidable Canada, Les éditions esse, 2008

 

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2 commentaires»

  Myriam Sylvestre wrote @

Ton analyse de la notion d’indécidabilité pour cette oeuvre de Michel Goulet est particulièrement bien élaborée. J’ajouterai cependant que le spectateur qui s’aperçoit que les chaises font probablement partie d’une oeuvre d’art doit se demander s’il est en droit de s’asseoir sur ces dernières. S’il est respectueux de l’art n’aura-t-il pas des scrupules à utiliser ces chaises, surtout s’il est habitué au codes des musées (il est interdit de toucher les oeuvres)? D’ailleurs, je trouve particulièrement amusant le fait qu’un homme soit justement assis sur l’une des chaises sur ta photographie.

Myriam Sylvestre

  You Capture : Chairs « PandaBox33's Blog wrote @

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