L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

« Legoisme », de Roadsworth, par Emilie Fortier

Legoisme

L’artiste canadien Peter Gibson, mieux connu sous le pseudonyme Roadsworth, reçu en 2006 une commande de la ville de Montréal dans le but de réaliser une première oeuvre légale dans sa ville d’adoption, deux ans après que celle-ci l’ait accusé de vandalisme. En résulte l’oeuvre Legoisme, immense fresque réalisée à l’aide de peinture et de pochoirs et couvrant une grande partie du pavé situé à l’entrée nord-est du Palais des congrès, laquelle relie aussi la station de métro Place-d’armes. Utilisant la taille des dalles de béton pour y représenter des pièces de Lego surdimensionnées, l’artiste fait une incursion dans le monde du jeu, en plus de s’approprier une partie de l’espace public dont la prise en charge esthétique relève habituellement de l’architecture ou encore de l’urbanisme. De plus, celui-ci a choisi un traitement formel associé à « l’art de rue » – terme englobant à mon sens tant les graffitis que la signalisation routière peinte au sol – ce qui en fait une oeuvre résolument interdisciplinaire. De ce fait, je tenterai de démontrer comment l’utilisation d’une technique associée au vandalisme (le graffiti) participe à créer une incertitude concernant le statut artistique de l’œuvre Legoisme. Pour ce faire, je me pencherai sur les notions de création, de diffusion et de réception.

Au niveau de la création, on peut parler d’« affranchissement du métier » (tel que vu par Loubier)[1] puisque l’artiste utilise un procédé qui ne requiert aucun savoir-faire artistique à proprement parler ; ayant comme seuls outils quelques pochoirs aux formes géométriques simples et de la peinture en aérosol, l’artiste aurait très bien pu être remplacé par quelqu’un n’ayant jamais peint de sa vie. De plus, le mariage entre le médium utilisé (la peinture en aérosol) et la surface envahie (le pavé d’un lieu public très fréquenté) est nécessairement associé aux réalisations de certains graffiteurs, taggeurs et muralistes dont le statut d’artiste est généralement nié au profit de celui de « vandale ». Par ailleurs, l’intégration harmonieuse du tracé avec la surface d’origine ainsi que le choix chromatique d’un joli camaïeu de bleu peut faire croire à une revitalisation plutôt originale de celle-ci et ayant donc un but purement décoratif. Ainsi, l’artiste ne s’affiche qu’à travers un style qui lui est propre, mais qui ne correspond pas aux critères normalement connus du grand public, lequel est davantage initié à l’esthétique institutionalisée de l’art et qui correspond peut-être plus à celle issue des Beaux-arts.

Du point de vue de la diffusion, force est de constater qu’ils n’existe aucun indice reliant Legoisme à une quelconque institution artistique. Inaugurant un nouveau programme de financement de l’art public dans l’arrondissement Ville-Marie, « Vill’Art-Marie »,  cette commande n’a eu que peu de publicité et n’a pas été inscrite dans le parcours artistique d’un musée, galerie ou centre d’artiste d’envergure. Donc, en plus de prendre place à l’extérieur du cadre muséal, cette oeuvre n’est pas reliée au monde de l’art par le biais d’une institution ou d’un événement reconnu et ne comporte pas de fiche signalétique : seule la présence des lettres « RW » (pour Roadsworth) apposées au sein de la fresque font office de signature. Ainsi, même un regard averti peut être sceptique face à l’apport artistique d’une telle occupation de l’espace public, à moins d’être déjà familier avec la pratique singulière – et illégale à l’origine – de l’artiste.

Face à ces deux aspects de l’œuvre, on peut parler d’indécidabilité au niveau de la réception, tel que développé par Patrice Loubier, dans le sens où l’œuvre analysée « comporte une qualité mimétique : l’objet s’immisce dans un contexte non préalablement cadré comme artistique, et ce, à la faveur d’un camouflage qui lui permet de s’intégrer à son milieu. » [2] Ainsi, les blocs Lego appropriés par Roadsworth sont insérés dans l’espace public par le biais d’une technique dont le caractère intrinsèquement furtif  est contrecarré par la monumentalité de la fresque, créant ainsi un effet de surprise de la part du spectateur. De ce fait, la réception de l’œuvre est manifestement ambiguë puisque le spectateur est confronté à une esthétique qui lui est connue et qu’il n’associe pas à l’art et qui se retrouve habituellement dans de tels lieux, mais dont l’ampleur et la rigueur de la composition semblent sous-entendre l’instauration d’un cadre préalable. De plus, le spectateur est forcément contraint de piétiner l’œuvre, et donc de l’altérer. Cette expérience est donc résolument antagoniste de celle vécue avec les œuvres d’art conventionnelles.

En conclusion, en jouant sur le caractère ambivalent des graffitis, Legoisme brouille les codes de reconnaissance artistique de par sa surprenante intégration au lieu, tout en provoquant à la fois sceptiscime et émerveillement face à l’utilisation ludique et poétique d’un procédé honni par la société. De ce fait, elle suscite une réflexion autour d’un certain hermétisme des conventions artistiques malgré un décloisement récent, en plus de questionner le rapport existant entre spectateur, œuvre publique et urbanité. Étant donné le caractère éphémère de l’œuvre, celle-ci n’existe plus aujourd’hui. Cependant, on pourrait se demander si l’impact serait aussi fort aujourd’hui face à une œuvre semblable réalisée dans un cadre différent, étant donnée la notoriété actuelle de l’artiste dont les œuvres sont d’emblée acclamées et donc dépossédées de leur caractère subversif. Ou encore : est-ce qu’un procédé perd de son impact lorsque celui-ci est banalisé?


[1] LOUBIER, Patrice, « Embuscades et raccourcis : Formes de l’indécidable dans l’art contemporain », L’indécidable : écarts et déplacements de l’art actuel, Canada, Les éditions esse, 2008.

[2] LOUBIER, Patrice, « Embuscades et raccourcis : Formes de l’indécidable dans l’art contemporain », L’indécidable : écarts et déplacements de l’art actuel, Canada, Les éditions esse, 2008.

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2 commentaires»

  jennifer poitras wrote @

le caractère ludique de cette œuvre et son indécidabilité, en fait-elle un objet trickster?

  pratiquesactuelles wrote @

Par Josiane Saumure

Il est vrai que l’essence même de la pratique artistique de Roadsworth y pert tout de même quelques plumes au passage. Le fait que l’oeuvre soit commandée par la ville-victime serait-elle une capitulation ou bien est-ce l’artiste qui capitule en acceptant de travailler autrement ?


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