L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

Mihalcean : une pratique interdisciplinaire? Par Jocelyne Thibault

Monument à la Pointe, Gilles Mihalcean, 2001

Monument à la Pointe, Gilles Mihalcean, 2001 / Crédit photo : Jocelyne Thibault

Mon analyse porte sur une œuvre publique de l’artiste québécois Gilles Mihalcean intitulée Monument à la Pointe et réalisée en 2001. Situé à l’extrémité ouest du quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal, aux angles des rues Centre et Atwater, le monument fait 14 m de haut par 4 m de large. Il se sépare horizontalement en trois sections majeures, constituées elles-mêmes de trois éléments. La base présente trois piliers de béton. Le corps du monument est de forme triangulaire, lui-même séparé en trois étages de matériaux différents : le 1er tiers inférieur est un assemblage de dormants de chemin de fer; les murs du segment central sont en briques rouges qui rappellent l’architecture des maisons et commerces du quartier; le tiers supérieur évoque les parois d’un navire et son bastingage par l’assemblage de panneaux d’aluminium blancs boulonnés. Enfin, le monument est coiffé de trois cheminées blanches. L’architecture singulière du monument, les matériaux qui le composent ou encore sa localisation révèlent une pratique artistique interdisciplinaire. En raison de l’éloquence de son titre, je tenterai d’identifier comment les composantes du Monument à la Pointe de Gilles Mihalcean participent à son appropriation par les résidents de ce quartier. J’aborderai la question à partir des notions d’interdisciplinarité, d’intégration et d’indécidabilité.

La notion d’interdisciplinarité participe à l’œuvre de Mihalcean. En effet, outre l’apport créatif et les notions de moulage requises – entre autres pour les pilotis –, l’artiste met en application des connaissances de construction de bâtiment (excavation, maçonnerie). Par une stratégie d’intégration de matériaux identifiables, l’artiste ne cherche pas à évoquer autre chose, mais insiste sur le sens intrinsèque des matières, des formes et des couleurs utilisés. C’est précisément leur combinaison inattendue qui participe, en un sens, à l’indécidabilité de l’œuvre en faisant appel à des notions socio-historiques. Comme le dit si bien Jean-Philippe Uzel, « le jeu sur les formes et les couleurs est aussi ici un jeu sur la fonction sociale et culturelle des artefacts » (Uzel, 2008, p. 44). Ici, les dormants de chemin de fer rappellent la proximité de la voie ferrée qui borde le quartier, les briques rouges font écho aux habitations et manufactures d’hier et d’aujourd’hui, et la présence d’indices maritimes connotent le lien viscéral entre l’histoire du développement de Pointe-Saint-Charles et celui du canal Lachine. Le même monument aurait un écho différent s’il était érigé, par exemple, au sommet du Mont-Royal!

Je dirais que le sens global de l’œuvre arrive par la juxtaposition des matériaux, chacun évoquant un aspect socio-historique du quartier. Il est intéressant de considérer l’indice iconique du vert comme étant la couleur des Irlandais. Vers 1850, une vague d’immigration déferla sur Pointe-Saint-Charles. Cette nouvelle main-d’œuvre contribua entre autres à la construction du canal Lachine et à l’érection du Pont Victoria, deux structures incontournables du développement commercial et industriel de l’époque. La position du vert à la base renvoie à l’idée de ces immigrants irlandais comme étant les piliers du développement.

Le monument marque l’espace au centre d’un simple carrefour giratoire. Il siège comme un phare. Bien qu’il s’agisse d’un monument commémoratif d’un passé récent, son éloquence architecturale et iconique sera-t-elle suffisante pour assurer sa compréhension chez une clientèle nouvelle, considérant que ce quartier en mutation gagne en popularité?

BIBLIOGRAPHIE

UZEL, Jean-Philippe. 2008. « Les objets trickster de l’art actuel ».  In St-Gelais, Thérèse et Fraser, Marie. L’indécidable : écarts et déplacements de l’art actuel, Montréal : Éditions Esse, 278 pages.

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Un commentaire»

  Jacinthe Chevalier wrote @

Je trouve ça vraiment intéressant de comment quelques formes géométriques ainsi que 3 couleurs différentes soient si porteuse de sens. Je trouve aussi que comparativement à d’autres œuvres très géométriques, celle-ci semble, peut-être de par ces couleurs, plus accessible ou plus facile à aimer que d’autres pour le spectateur « ordinaire ».

Quant à moi, ça me fait vraiment penser au jeu de blocs de bois. Un classique: monter une structure la plus haute et la plus précaire possible pour qu’elle tombe POUW POUM POuuuW! On adore ça. Espérant que la sculpture de Gilles Mihalcean ne subisse pas ce même sort.

Jacinthe Chevalier


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