L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

Regard sur le fleuve de Lisette Lemieux par: Françoise Ségard

 

Regard sur le fleuve, 1992, Lemieux, Lisette, acier, 312 cm

Regard sur le fleuve, 1992, LEMIEUX Lisette, acier, 312 cm (H)

 

Pour cette analyse d’une œuvre d’art publique, j’ai choisi la pièce de Lisette Lemieux, Regard sur le fleuve. Elle a été réalisée en 1992 et se situe dans le parc Stoney point, au bord du fleuve Saint-Laurent,  boulevard Saint-Joseph à Lachine. Elle appartient à la collection d’œuvres d’art publiques de Montréal et fait partie d’un des plus grands parcs de sculptures au Canada, le Musée en plein air de Lachine. C’est une œuvre en  acier, de grande dimension. Regard sur le fleuve est une œuvre interdisciplinaire qui fait appel à la sculpture, au dessin, à la photo, à l’écriture, au jeu optique et au panneau touristique ou publicitaire. Dans le travail de Lisette Lemieux, on retrouve souvent les notions de transparence et d’opacité.

J’explorerai la problématique suivante : Comment l’artiste en signalant la présence du fleuve avec son œuvre Regard sur le fleuve nous invite à comprendre le paysage autrement?

Cette étude se concentrera sur trois aspects : la création, la diffusion et la réception.

 

L’œuvre de Lisette Lemieux est un grand panneau d’acier planté sur la rive du Saint-Laurent, dans un parc linéaire qui est fréquenté par des promeneurs ou des cyclistes. L’endroit est bucolique avec une accessibilité au fleuve aisée.

L’œuvre se présente aux spectateurs comme s’il s’agissait d’un panneau publicitaire ou touristique  ou bien d’un immense tableau.

Le mot « fleuve » et sa réflexion ont été découpés dans l’acier.  Le mot est écrit en majuscule et on peut le lire de très loin. Le mot réfléchi est traité comme si l’eau était agitée d’une petite brise et  éclairée par un soleil levant ou couchant. On voit mal à travers ce panneau qui cache la vue sur le fleuve. Mais les lettres évidées et les incisions dans l’acier donnent l’impression de voir le fleuve. C’est perceptuellement faux puisque la pièce de Lisette Lemieux est un grand panneau qui obstrue la perspective sur le fleuve. Seules les interventions de l’artiste sur le panneau font ressentir cette vue. Chez le regardeur, ses autres sens vivent physiquement l’expérience d’une rive : brise, sons particuliers aux grands espaces, clapotis ou son du ressac des vagues, odeurs d’herbe.

 

Création

On observe plusieurs mises en abyme : d’abord le lieu où se trouve l’œuvre, puis le fait de citer par écrit ce qu’on voit puis de l’écrire à l’envers, ensuite, le format de l’œuvre rappelle un panneau touristique vantant le fleuve. Enfin, le titre fait redondance avec le paysage et on peut constater l’interpénétration du paysage urbain situé face au panneau. Cette œuvre joue des forces visuelles du paysage et est ouverte à plusieurs synesthésies.

 

Diffusion

La pièce est facilement accessible, dans un parc public, même si celui-ci se nomme Musée en plein air, cette accessibilité démocratique est accentuée par l’aspect formel de l’œuvre, un panneau réclame ou touristique. La plaque donnant des indications sur l’œuvre est située à quelques mètres, on peut facilement passer à côté sans la voir. Cependant, on remarque qu’il y a plusieurs pièces d’art contemporain dispersées dans ce parc. On devine qu’on se trouve dans un lieu d’exposition extérieure mais cette perception reste diffuse car les pièces sont éloignées les unes des autres et bien intégrées dans le parc.

Ce grand panneau d’acier fait écran au paysage qui, lui, est très dégagé. Habituellement, une œuvre d’art rendant hommage au fleuve n’en bloquerait pas la perspective. Le choix de l’opacité surprend le regardeur. Ce panneau tableau ne possède pas d’images à contempler.

 

Réception

Dans cette œuvre, il existe plusieurs formes d’indécidabilité.

L’œuvre est polysémique et engage la réflexion du regardeur dans diverses pistes car la représentation et la réalité du fleuve se juxtaposent. Tout d’abord, le lieu d’exposition de l’œuvre s’associe avec l’aspect historique des rivières au Québec. Puis l’utilisation de la langue française pour écrire le mot « fleuve » apporte à la pièce une donnée sociale et politique. L’art et la ville se rencontrent et Regard sur le fleuve devient un point de jonction dans la vie urbaine. Cette œuvre appartient à l’histoire de l’art contemporain avec un genre et à une époque spécifiques.

 

Interprétation

L’œuvre Regard sur le fleuve est en relation étroite avec le lieu. Le paysage participe à son sens et ne pourrait pas exister sans lui. En signalant la présence du fleuve par un très grand panneau où sont inscrits le mot fleuve et sa réflexion, où sont gravées  les rides de l’eau, l’artiste nous invite à considérer le paysage autrement. Trop d’évidences font naître des questionnements.

Le lieu d’exposition de l’œuvre, à Lachine, rappelle l’aspect historique des rivières. En effet, le Musée historique de Lachine et le canal Lachine rappellent aux générations nouvelles l’importance du commerce de la fourrure au 19è siècle qui se faisait par voie d’eau. Ainsi Regard sur le fleuve porte un regard historique et ethnographique sur le paysage.

La langue française utilisée reflète une donnée politique et sociale. Les lettres n’amplifient pas seulement l’existence du fleuve mais aussi la spécificité culturelle et linguistique du Québec, en Amérique du nord. Localement, la population parle davantage anglais que français et ce mot tient lieu alors d’oriflamme.

Cette œuvre appartient au Musée en plein air de Lachine où ne sont exposées que des sculptures contemporaines. De plus, Regard sur le fleuve se situe dans un espace jalonné d’œuvres réalisées par des femmes, affirmant ainsi la présence des femmes en art contemporain. Cette œuvre fait donc partie d’une époque, celle de l’histoire de l’art contemporain.

Regard sur le fleuve est un point de jonction entre dans la vie urbaine qui intègre de nombreux éléments policés, et un élément de la nature, plus organique, plus rebelle, le fleuve.

Le médium utilisé, bien que très solide peut quand même se rouiller et à la longue l’œuvre peut s’user. Cela lui donne une composante organique qui n’est pas sans rappeler l’érosion dûe à un climat marin. La longévité de l’œuvre ne semble pas poser de problèmes avant longtemps de par sa matière et de par sa base, deux pieds ancrés solidement dans le sol.

 

L’œuvre de Lisette Lemieux signale la présence du fleuve Saint-Laurent et nous engage à en découvrir d’autres caractéristiques qui nous enrichissent sur la compréhension de ce paysage. La redondance des données visuelles et le titre de l’œuvre s’alignent vers le même objet : le fleuve. Cette œuvre d’art publique, tout en participant à un mouvement d’esthétisation du lieu, interroge le passant sur une situation aux multiples facettes telles que spatiale, temporelle, réflexive, politique et artistique. L’œuvre est traitée en acier et on peut y voir une analogie entre cette matière et la langue française. On en vient à se demander si la langue française requiert une force et une solidité comparable à l’acier pour s’imposer sur un continent déterminé à être anglophone.

 

 

 

Bibliographie


L’art public à Montréal

http://ville.montreal.qc.ca

 

Christian Ruby, « L’art public dans la ville. »

http://espacestemps.net/document282.html

 

Google livre

http://books.google.ca/books?id

L’art français et francophone depuis 1980, Michael Bishop,Christopher Elson

 

Sherlock La bande d’information municipale

http://www11.ville.montreal.qc.ca/sherlock2/servlet/template/sherlock

 

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5 commentaires»

  pratiquesactuelles wrote @

Bonjour, il s’agit d’une analyse très intéressante de l’œuvre de Lisette Lemieux,que j’ai déjà eu comme enseignante dans un cours de sculpture. Nous avions donc déjà eu vent de cette création, mais ton travail permet une vision nouvelle du projet en question,particulièrement avec la question de la langue française et de son lien avec les matériaux de l’œuvre.Intéressante méditation!

Julie Dumas

  pratiquesactuelles wrote @

Bonjour Françoise Ségard,

J’ai à plusieurs reprises croisée cette oeuvre d’art public sans m’interroger sur sa véritable vocation. J’ai certainement pensé qu’il s’agissait d’un panneau touristique! Je trouve votre analyse très riche en interprétation. Je me suis interrogée sur la raison pour laquelle je ne me sens pas interpellée par cette proposition de Lisette Lemieux.

Je pense que cette oeuvre d’art s’oppose à l’exacerbation (tant souhaitée) de mes sens à la vue de ce magnifique paysage.
L’artiste obstrue ma vision sous la forme d’une barricade et semble vouloir censurer le sujet. Elle affirme grandement la présence du fleuve mais en le cachant au spectateur. Elle crée une distance physique et émotionnelle entre l’oeuvre et le public. On voit difficilement au travers des ouvertures mais les plus perspicaces peuvent remarquer la présence du fleuve au travers des vagues taillées au bas du panneau. Il me semble que développer d’avantage cette idée (en ajoutant de plus grandes ouvertures pour révéler de manière significative la présence du fleuve) pourrait créer une meilleure interaction entre l’oeuvre et le fleuve donc entre entre le spectateur et le fleuve via l’oeuvre proposée. Qu’en pensez-vous?

Dominique Richard

  pratiquesactuelles wrote @

Bonjour,
Le choix de cette œuvre de Lisette Lemieux est très apprécier et l’analyse y est tout autand. Contrairement à Dominique, je trouve que cette sculpture est très appropriée et intégrée à son milieu, elle nous invite justement à se rapprocher de cette « pancarte » pour justement regarder à travers les petite fentes dans le métal. Le choix simple et juste du mot « Fleuve » nous amène encore plus à nous imprégner de cette vision bien particulière que nous avons de l’eau, du ciel et du soleil, tout au long de la journée et au gré des saisons.
Véronique Proulx

  Pascal Audet wrote @

Cette œuvre Lisette Lemieux nous fait prendre conscience de l’importance du fleuve dans le paysage montréalais. En nous cachant une petite partie du fleuve on peut réaliser à quel point le fleuve nous est caché dans la majeure partie de la ville. L’accès direct au fleuve qui entoure l’île est très rare. C’est ce que cette œuvre évoque pour moi. Le choix du moi sur le panneau est important, comme tu le dis Françoise le mot est inscrit en français sur le panneau. Et on connaît l’importance qu’a eu le fleuve Saint-Laurent dans l’histoire du Québec et du Canada. Il est clair que Regard sur le fleuve nous proposer des réflexions sur notre histoire et sur ce qu’on a fait de ce cours d’eau majestueux.

  Yves Côté wrote @

Je suis particulièrement heureux d’avoir découvert cette oeuvre de Lisette Lemieux et ce, au hasard d’une promenade. Je suis tout aussi heureux de la faire découvrir à d’autres qui comme moi, ne connaissait pas cette oeuvre exceptionnelle.
Non seulement ce panneau attire le regard, mais il permet de s’arrêter et d’admirer le Majestueux!
http://www.flickr.com/photos/23791256@N03/4537670300/


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