L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

ATELIER IN SITU : «MILIEU HUMIDE», par Steve Berthiaume

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Atelier in situ, Milieu humide, 2009, installation publique, Ile-des-Sœurs (Photographie par Steve Berthiaume )

 

L’art est sujet de litige depuis quelques temps déjà dans la bucolique Île-des-Sœurs. En effet, l’œuvre d’architecture publique Milieu humide, conçue en 2007 par l’Atelier in situ et en cours de réalisation depuis l’été 2008 par Vlan Paysage, a immédiatement soulevée la controverse parmi les résidents du quartier (Vigneault, 2009). L’œuvre, située au centre d’un carrefour giratoire à l’entrée de l’Île-des-Sœurs et formée d’une multitude de tiges vertes et translucides, doit offrir aux spectateurs une expérience multisensorielle pouvant être constamment en mutation par son environnement immédiat (Atelier in situ, 2007). Malgré le fait que celle-ci fût sélectionnée parmi onze soumissionnaires à un concours organisé par la Ville de Montréal, certains détracteurs maintiennent que l’œuvre primée ne réflètent pas les 450 000$ de budget à sa confection (Vigneault, 2009) et surtout, que son esthétisme contraste avec l’aspect naturel du paysage et l’essence vitale du quartier. Partant de ces réprobations, je démontrerai comment les différents dispositifs interdisciplinaires déployés par l’Atelier in situ dans l’œuvre Milieu humide contribuent à faire de celle-ci une œuvre en parfaite concordance avec l’Île-des-Sœurs. Je répondrai à la problématique inhérente à l’oeuvre par deux aspects distincts, soit la simulation et la polysensorialité découlant de celle-ci, et le caractère indécidable de l’expérience de l’oeuvre dans son milieu.

L’œuvre Milieu humide, tel que son nom l’indique, se veut une simulation hi-tech d’un environnement, la reconstruction d’un écosystème inspiré des différents roseaux et autres plantations qu’on peut observer sur les rives de l’Île-des-Sœurs. Située principalement au centre du carrefour giratoire (rappelant la nature insulaire du lieu) et débordant quelque peu en périphérie, l’œuvre est constituée de deux parties. La première est constituée de matières naturelles dont des graminées et un pavage d’ardoise noire concassée ; différents stades de floraison permettront à la végétation de se déployer au gré des saisons (Vigneault, 2008). La seconde, plus substantielle, est surprenante avec sa portion artificielle, allignant de longues tiges vertes de 2 à 5 mètres rappelant les roseaux, mais qui reprennent beaucoup plus que leur simple aspect formel (Rudel-Tessier, 2009). L’impressionnant dispositif polysensoriel in praesentia permet aux spectateurs une réelle reconstruction du milieu naturel et joue simultanément sur tous les sens. En effet, les tiges translucides et photo-luminescantes pourront se mouvoir et réagir au vent, à l’eau, à l’humidité et à la lumière, de même qu’au gré du jour, de la nuit et des saisons. Pour se faire, les tiges contiennent des luminaires solaires, des pellicules réfléchissantes et phosporescentes qui, grâce à des récepteurs à ses extrémités, permettent d’utiliser l’énergie environnante à son bon fonctionnement. Une bruine se dégage de l’extrémité des tiges afin de compléter la parfaite simulation de l’atmosphère aqueux des marais (Atelier in situ, 2007). La simulation et la polysensorialité du dispositif montrent l’audace des concepteurs qui vont aller jusqu’à créer, en quelque sorte, un système vivant.

Cette notion de création d’un monde réel en utilisant des matériaux synthétiques ajoute au caractère d’indécidabilité de l’œuvre. Il est certain qu’une grande part du malaise provoqué chez le spectateur relève de cette notion. C’est le choc du paysage urbain construit en opposition avec le paysage naturel environnant. Le spectateur peut même s’y méprendre et confondre l’œuvre avec les codes de la signalisation routière. Plusieurs opposants ont également soulevés le fait qu’il devenait difficile d’avoir une bonne visibilité en voiture aux abords du carrefour (Loubier, 2008). Ce qui est intéressant malgré tout avec Milieu humide, c’est que même s’il semble y avoir un large fossé formel et esthétique entre l’emploi du plastique vert et la végétation plus authentique qu’elle cotoit, les barrières entre le monde fictionnel et celui de la réalité s’affranchissent et se brouillent lorqu’il est question du fonctionnement de l’ensemble, c’est-à-dire que la juxtaposition de deux systèmes vivants est en osmose avec son milieu.

Milieu humide pousse très loin l’idée de l’intégration d’une œuvre d’art public à son environnement, virtuellement à l’apanage de son milieu. Cet effet de simulation utilisant de la haute technologie a un coût, tant monétaire que logistique car depuis le début des travaux à l’été 2008, l’œuvre n’a pas réussi à être achevée car de nombreux bris et problèmes techniques se sont produits. Les citoyens n’auront donc jamais vu l’œuvre dans sa version définitive et optimale, lorsque la végétation naturelle s’intégrera parfaitement aux installations artificielles et cela, seul ses créateurs peuvent en être responsables. Le maire de l’arrondissement Claude Trudel, exaspéré par le projet et prenant parti des récriminations de certains citoyens en pleine campagne électorale, a annoncé le démantèlement définitf de l’œuvre lors du conseil municipal du 1er septembre 2009 (Vigneault, 2009) pour des raison d’esthétisme questionnable et de sécurité routière (Rudel-Tessier, 2009). Est-ce que Milieu humide connaîtra le même sort que Tilted Arc, de Richard Serra et qui fût sabordée en 1989 suite à différentes oppositions à la gigantesque œuvre public? Conséquemment, est-ce qu’une œuvre d’art public doit obligatoirement plaire au plus grand nombre et être accueilli unanimement avant d’avoir l’aval des autorités? Une chose est certaine, c’est que je crois qu’elle était en réel concordance avec son milieu naturel qu’est l’Île-des-Sœurs et qui sait, il est peut-être à se demander si les résidants ne devraient pas prendrent plus conscience de leur milieu environnant.

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Atelier in situ, Milieu humide, 2009, installation publique, Ile-des-Sœurs (Photographie par Steve Berthiaume )

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Bibliographie

Atelier in situ : Projet Milieu humide, Référence Internet : http://www.atelierinsitu.com/2006/projets.php?id=92&PHPSESSID=17432ed1eb1fd070a69df94369277138, 2007 et consulté le 11 octobre 2009.

Loubier, Patrice : Embuscades et raccourcis. Formes de l’indécidable dans l’art d’intervention contemporain, L’indécidable – écarts et déplacements de l’art actuel, Montréal, 2008.

Rudel-Tessier, Mélanie : Controverse à l’Île-des-Sœurs, Référence Internet : http://www.creativitemontreal.com/articles/news/archive/2009/09/22/article-32395.aspx, article écrit le 21 septembre 2009 et consulté le 11 octobre 2009.

Vigneault, Pierre : Le projet «Milieu humide» sera abandonné, Référence Internet : http://www.lemagazineiledessoeurs.com/article-375621-Le-projet-Milieu-humide-sera-abandonne.html, article écrit le 10 septembre 2009 et consulté le 11 octobre 2009.

Vigneault, Pierre : Un «Milieu humide» qui ne fait pas l’unanimité, Référence Internet : http://www.lemagazineiledessoeurs.com/article-i277062-Un-Milieu-humide-qui-ne-fait-pas-lunanimite.html, article écrit le 30 novembre 2008 et consulté le 11 octobre 2009.

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4 commentaires»

  pratiquesactuelles wrote @

Connaissant ce carrefour, le travail de S. Berthiaume m’a beaucoup interessée car je restais intriguée de ce foisonnement d’herbes et de poteaux dans la ville policée de l’île des soeurs. Cette oeuvre et la polémique qu’elle suscite me semble faire écho à la démolition des milieux humides de cette île en proie à un urbanisme galopant controversé. J’ajouterais que cette oeuvre n’est peu ou pas présentée comme telle aux automobilistes mais là encore cela correspond à la discrétion habituelles des milieux humides.

  pratiquesactuelles wrote @

J’ai omis de signer ce commentaire débutant par « Connaissant ce carrefour »,
Françoise Ségard

  pratiquesactuelles wrote @

Je trouve vraiment désolant la polémique autour de cette oeuvre. Je pense que cela démontre le manque d’ouverture de certains citoyens. Que serait-il advenu si on avait détruit toutes les oeuvres ayant soulevées une polémique au cours de l’histoire? L’art public contribut au rayonnement d’une ville, je trouve dommage que personne ne se soit levée pour protéger ces jardins humides de leur destruction iminente…

Janie Julien-Fort

  pratiquesactuelles wrote @

À tout les Berthiaume et Serra de ce monde, je crois que vous êtes plus à même de comprendre pourquoi vos œuvres font sensation…L’art public est un milieu très ingrat, car il doit faire face à une population qui ne tien pas trop à avoir son paysage transformé, sculpté ou même dénonciateur. Encore moins dénonciateur. Nous demeurons dans un milieu très élitiste et quelque peu fermé sur lui-même, donc il n’est pas rare de faire face aux commentaires de certains gens qui sont complètement exclus du milieu.Soit sur une base volontaire ou par pure ignorance de ce milieu actuel.
Véronique proulx


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