L'art public : études de cas

Le blog des étudiants du cours FAM4500 (UQAM)

Les leçons singulières de Michel Goulet par Maggie Ladouceur

C’est en me promenant au hasard dans le centre-ville, il y a quelques années, que je suis arrivée par hasard sur une série de chaises dont l’une me paraissait assez confortable pour m’inviter à m’y asseoir.  En me rapprochant, je m’aperçus que les chaises me semblaient trop étranges pour qu’une personne puisse s’y installer. Je sus, après quelques temps, que cette partie de cet espace public était investie par l’artiste Michel Goulet et que l’oeuvre était la propriété de la Ville de Montréal et de sa collection d’art public. Les leçons singulières (volet 1), a été réalisée en 1990 et elle est exposée présentement à la Place Roy près du parc Lafontaine. Cette installation comprenant huit chaises fabriquées en acier inoxydable, en bronze et en laiton est d’une hauteur de 90 centimètres pour chacune des chaises. Une table-fontaine en laiton vient compléter l’œuvre. Une question s’est alors posée à moi : en quoi Les leçons  singulières (volet 1), de Michel Goulet vient brouiller notre perception de ce que peut être une œuvre d’art alors qu’elle est exposée dans un endroit public?  J’aborderai donc cette réflexion sous les trois aspects qui sont le brouillage des régimes de valeurs, la dissimulation de l’œuvre dans un endroit public et le code d’éthique des musées qui est mis à l’épreuve dans ce contexte-ci.

À première vue, les chaises de Michel Goulet se confondent avec des chaises fabriquées en industrie à cause des matériaux utilisés qui ne sont pas traditionnellement liés avec la création d’œuvres d’art. En imitant ainsi un produit en série, l’objet simule une fonction utilitaire par la chaise qui, habituellement, est conçue pour se reposer, prendre une position confortable pour y travailler, etc. Pourrais-je parler ici d’objets trickster, ces objets dont on doute de leur signification puisqu’ils semblent appartenir à plusieurs régimes de valeurs? Quand je suis approchée pour observer ce qui se présentait devant moi, j’ai compris que non seulement le coussin de l’une des chaises ne représentait qu’un simulacre puisqu’il était confectionné en acier, mais qu’en me retournant pour regarder les autres chaises, des objets (une spirale, un puzzle, une maison, un entonnoir, une pièce mécanique, un labyrinthe avec des escaliers)  étaient ancrés sur les dossiers et réfèraient à des aspects du quotidien. Confondre ces chaises à un objet de design qualifierait cet objet que sous cet angle alors qu’elle appartiendrait davantage au champ artistique.

En continuant de réfléchir sur cette étrangeté qu’est l’installation de cette œuvre d’art dans cet endroit public, je me suis dit qu’en fait, l’absence de codes quant au repérage d’un lieu spécifiquement artistique ajoutait à cette incompréhension que j’ai eue au départ il y a quelques années à mon arrivée à cette place. Il faut s’attarder davantage à l’œuvre et ses détails pour comprendre son intégration dans son environnement et y faire une expérience physique en se promenant entre chaque chaise pour saisir toute sa portée. L’œuvre se démarque par sa grande présence avec plusieurs chaises situées dans un grand espace extérieur, à la fois qu’elle est absente, se dissimulant comme des chaises ordinaires, surtout que ses principaux spectateurs sont les gens du grand public. Cet exemple de l’homme qui a cadenassé sa bicyclette sur une chaise pour aller faire son marché n’était certainement pas un grand amateur d’art…

L’expérience physique de déambulation que chacun peut explorer avec Les leçons singulières (volet 1) interpelle le spectateur à sentir comme une invitation à s’asseoir en groupe qui est finalement impossible étant donné les divers objets soudés sur les chaises. D’ailleurs, oser s’y reposer avec les deux seules chaises fonctionnelles finit par être inconfortable à cause des dossiers en acier. De plus, le malaise créé par le fait que l’on sait finalement que c’est une œuvre d’art et qu’elle porte un statut sacré comparé à des chaises ordinaires se rapporte au code d’éthique du musée qu’il faut protéger les œuvres et s’y tenir à distance pour avoir une meilleure conservation de celles-ci. Il y a alors une confusion quant à savoir si on peut réellement y prendre place ou pas.

Pour conclure, une réflexion critique sur le quotidien s’impose. Quelle place accordons-nous dans la vie aux relations humaines dans le quotidien? Est-ce que ce quotidien est rempli de préoccupations matérielles qui finissent au bout du compte par être superficielles et nous éloignent dans notre rapport avec les autres? Comme j’ai découvert par surprise cette œuvre d’art, doit-on se laisser aller vers le hasard pour explorer d’autres facettes de notre vie? Il y a une autre partie des Leçons singulières (volet 1) que je n’ai pas abordée puisque je ne croyais pas au départ qu’elle était liée à l’œuvre. C’est une carte du monde par laquelle on peut questionner les relations humaines dans le monde, mais à mon avis, il y a une perte de la surprise quant à savoir si elle une œuvre d’art ou pas puisque la carte ne peut se dissimuler autant dans le lieu que les chaises. Si l’on prend les deux éléments ensemble, il est évident que l’on s’interroge davantage sur leur lien et que l’on peut oublier d’en faire l’expérience physiquement en ayant cette innocence de ne pas savoir ce qui se retrouve devant nous.

BIBLIOGRAPHIE :

http://www.montréal.qc.ca/portal

recueil de textes : Embuscades et raccourcis : formes de l’indécidable dans l’art contemporain, de Patrice Loubier

Les objets trickster de l’art actuel, de Jean-Philippe Uzel

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2 commentaires»

  pratiquesactuelles wrote @

J’ai analysé l’oeuvre Nulle-part/Ailleurs de Michel Goulet et je me demandais s’il avait toujours les mêmes préoccupations lorsqu’il se servait des chaises pour en faire une oeuvre. À lire ton analyse, je constate qu’il profite réellement de l’espace public pour créer à la fois un objet usuel placé pour contempler le parc environnant, à la fois une oeuvre d’art que l’on doit seulement contempler. Beau travail sur l’ambiguïté!

  pratiquesactuelles wrote @

Par Marie-Pierre Bernier


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